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Mercredi des cendres : "Souviens-toi que tu es poussière..."

Jésus évoque souvent l'image du grain de blé semé qui peut germer et porter du fruit. La Genèse imagine l'homme créé à partir de la poussière du sol. La liturgie du mercredi des cendres faisait résonner comme une menace "souviens toi que tu es poussière..." C'est bien mal connaître la tradition biblique que d'y voir une menace : la liturgie l'a remplacée par une invocation plus dynamique mais la bible nous invite à y voir la transcendance de Dieu, seul capable de donner consistance et vie à la poussière : nous ne sommes rien sans Dieu, sans lui notre vie n'est que poussière. Mais avec lui, elle est vie éternelle !
La terre désigne dans la bible avant tout le monde habité, et éventuellement ses habitants. Elle s'oppose à la fois au ciel, demeure de Dieu inaccessible aux hommes, et à la mer, inhabitable et dangereuse, devenue le repaire des puissances du mal. Dans cette signification, elle est présente 14 fois dans le premier chapitre de la Genèse. Mais déjà ici pointe une autre signification : Dieu dit : «Que la terre verdisse de verdure [...] La terre produisit de la verdure : des herbes portant semence selon leur espèce, des arbres donnant selon leur espèce des fruits contenant leur semence, et Dieu vit que cela était bon.» (Gn 1, 11-12) Le mot apparaît 1338 fois dans la bible, davantage que le mot ciel (531 références) L'emploi du verbe "produire" évoque une puissance de vie qui émanerait de la terre. Cette impression se renforce dès le chapitre suivant, qui relève d'une autre tradition : Toutefois, un flux montait de terre et arrosait toute la surface du sol. (Gn 2, 6) Ce flux ne désigne pas à proprement parler une rivière, mais une force vitale qui émanerait du sol, don de Dieu qui fertilise la terre et la rend féconde. En quelque sorte, c'est elle qui produit les végétaux et même les animaux. En fin de compte, c'est cette terre poussiéreuse comme la terre arable sèche que Dieu utilise pour former l'homme, et non pas la glaise qu'il modèlerait comme le potier ; aussi l'homme, adâm, est-il un nom commun qui signifie en fait "celui qui est fait de terre". Il ne manque alors à l'homme que l'haleine de vie pour qu'il soit un vivant. La terre est donc principe de vie. Ainsi la phrase "souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière" n'était-elle qu'un rappel de notre origine et un appel à l'espérance : souviens-toi que tu es adamah et que tu es appelé à revenir vers la puissance de vie qui émane de Dieu. Aucune menace, aucune peur, tout un programme de conversion à l'espérance.
Les agriculteurs et les scientifiques du 21ème siècle savent bien que ce n'est pas la terre elle-même qui suscite comme par une espèce de génération spontanée la germination des plantes et encore moins l'apparition des animaux. Pourtant, c'est bien dans la terre elle-même qu'ils tirent leur nourriture. On ne fait pas pousser n'importe quoi sur n'importe quel sol. Les papilles entraînées des oenologues leur révèlent non seulement l'origine ou le cépage d'un vin, mais aussi la géologie du coteau où poussait la vigne et qui modifie les arômes. Subtile alchimie, dit-on pour faire élégant, affaire de chimie pour paraître scientifique. Mais tout est dans la terre et c'est bien pour cette raison qu'on s'inquiète des pesticides, insecticides ou autres désherbants qu'on répand à tort et à travers dans les champs et les jardins. Ce n'est pas un simple fantasme d'écologiste rêveur : ce qui nous nourrit ce n'est pas seulement ce qui pousse, c'est la terre elle-même. Empoisonner la terre, c'est empoisonner l'homme.
Je me souviens d'avoir vu trois photos prises exactement au même endroit à quelques jours d'intervalle en Afrique, dans une région en bordure du Sahel. La première représentait, à la fin de la saison sèche, le désert, brûlé et inculte. La deuxième, après les premières pluies, montrait des brins d'herbe qui se dressaient fièrement comme une pelouse drue. La troisième était époustouflante : une vraie forêt vierge, à la fin de la saison des pluies. D'où sortait cette exubérance ? Les scientifiques que nous sommes répondront que ce sont les graines présentes dans le sol qui ont germé, tout simplement. Ça n'empêche de s'étonner que ces graines aient survécu dans la terre désertique des mois de saison sèche. Et ça nous ouvre une nouvelle dimension du symbolisme la terre : nourricière, elle est aussi abri.
Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas... L'enfouissement en terre est bien entendu une figure de mort. Depuis l'aube de l'humanité, la plupart des civilisations ont, d'une manière ou d'une autre, enterré leurs défunts. Et bien entendu la mort n'a rien de réjouissant. Mais toute la nature proclame la vie : c'est parce que la semence est enfouie dans la terre, avec toutes les apparences de la mort, que se prépare l'espérance d'une future germination. C'est parce que l'adâm rejoint l'adamah que par-delà la mort se prépare une nouvelle naissance. Le psaume 126 (125 dans la liturgie) dit cette confiance inébranlable. Il en faut, de la confiance, alors que les provisions s'épuisent, pour ne pas toucher à la réserve qui va être semée, malgré le spectacle de la famille qui pleure de faim. Mais c'est au prix de cet abandon qu'on assurera la joie de la moisson.
C'est la leçon de Pâques : aucune peine, aucune angoisse, aucun malheur ne sont des fins si nous les confions à l'amour de Dieu. L'ultime aboutissement de la vie, ce n'est pas la mort, mais la vie. Dieu est solidaire de l'humanité dont il a partagé la vie en Jésus-Christ. C'est parce que nous croyons qu'il est venu que nous pouvons espérer qu'il reviendra. Aussi toute la liturgie proclame la mort vaincue : de la Toussaint à l'Avent, de Noël à Pâques en passant par le carême, nous fêtons celui qui est le maître de la vie et veut l'offrir en plénitude : Moi, je suis venu pour qu'on ait la vie et qu'on l'ait surabondante. (Jn 10, 10b) Car notre Dieu n'est pas un esprit, notre foi n'est pas une abstraction. L'univers entier nous redit la merveille de Dieu-avec-nous : il est venu, il reviendra. C'est Dieu lui-même qui est le grain de blé semé, enfoui dans l'univers, comme vidé de sa divinité, le Dieu qui n'a pas triché. Dieu n'est pas resté seul, sa mort porte du fruit en abondance. Etre poussière, ce n'est pas dévalorisant, c'est tout devoir à Dieu, retourner à la poussière, c'est accepter d'être confié à la terre et retourner à Dieu.
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