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L'eau... à la vie, à la mort ? (2)
L'eau du baptême

Pâques est le moment central pour le baptême. L'eau est un des symboles fondamentaux de la veillée pascale... Mais c'est un symbole ambivalent et pas toujours bien compris. A l'occasion de Paques, poursuivons notre réflexion sur la signification de l'eau.

Trop, c'est trop
L'eau est aussi un milieu inhospitalier où l'homme ne peut pas vivre. L'eau, c'est aussi les mers, les tempêtes, les cyclones, les naufrages, les noyades. Les pêcheurs du lac de Gennésareth connaissaient bien le danger. Rares étaient les peuples qui osaient s'aventurer en haute mer, hors de vue des côtes. Les récits de l'Odyssée ne font qu'exprimer cette peur de l'eau qui tue. Celui du déluge n'est que le souvenir d'une crue subite et particulièrement dévastatrice des fleuves capricieux de la Mésopotamie (actuel Irak) le Tigre et l'Euphrate.
Ce dernier récit fait partie du patrimoine commun de tout l'Orient. Bien avant la Genèse, on le retrouve dans l'épopée d'Atra-Hasis et dans celle de Gilgamesh, intéressante à comparer à la Bible. Les dieux se repentent d'avoir créé les hommes, car dans le culte qu'ils leur rendent, ils leur cassent les oreilles avec leurs clameurs et leurs instruments. Ils décident de les éliminer en faisant venir sur eux un déluge. Le dieu Ea décide d'avertir discrètement son protégé, Outa-Napishtim (à vos souhaits). Celui-ci se construit un bateau de bois qui flotte quand les eaux du déluge engloutissent le monde et les hommes qui ne s'attendaient à rien. Mais les dieux sont épouvantés par le cataclysme qu'ils ont provoqué. La déesse Ishtar se cache, en pleurs, comme une petite fille prise en faute et qui tente de se disculper : "C'est pas ma faute !" Et quand les eaux se retirent et que le rescapé échoue sur une montagne, il offre un sacrifice et les dieux attirés par la bonne odeur des viandes rôties se réunissent autour de lui... "comme des mouches", comme le dit avec élégance l'épopée.
Hormis cette indécence divine permanente, on retrouve tous ces éléments dans le récit biblique. L'ordre de la création est aboli, les eaux d'en haut rejoignent celles d'en bas et le sec est balayé. Mais le souffle de Dieu plane encore sur les eaux et petit à petit l'ordre divin reprend le dessus. L'oeuvre de Dieu n'est pas anéantie par l'esprit du mal qui a perverti l'humanité, elle est régénérée et Dieu fait alliance avec elle. En Noé, une humanité renouvelée est prête à reconstruire la vie... et à retomber dans les mêmes erreurs que ses ancêtres.

L'eau du baptême
C'est toute l'ambiguïté du signe de l'eau. Elle est signe de mort, elle peut engloutir la vie, à laquelle elle reste nécessaire à chaque instant. C'est aussi toute l'ambiguïté de la vie humaine. Le baptisé est né de nouveau de la vie même de Dieu, il est un ressuscité, et pourtant il n'est jamais à l'abri du mal que rien ne l'empêche de suivre.
Et pourtant, la proposition de Dieu est appel à la vie. Mais ce n'est pas l'eau du baptême qui nous la donne, elle n'est qu'un passage. Ainsi les hébreux traversent-ils la mer Rouge "à pied sec". Ce passage de l'Exode nous donne la clé de compréhension du symbole de l'eau.
Le petit groupe de Moïse - certainement pas 500 000 hommes comme l'envisage le livre des Nombres, même après quarante ans d'errance, mais peu importe le nombre ! - s'est enfui d'Egypte. La police de Pharaon - certainement pas toute son armée mais elle n'en est pas moins redoutable - leur court après. Ils se retrouvent face à la mer. La mer, signe de mort, dont ils pensent qu'elle est le refuge des puissances du mal, eux qui connaissent les charmants animaux qui se réfugient dans le Nil, des crocodiles aux hippopotames, dont ils feront l'incarnation. La mort devant, la mort derrière. Ils sont prisonniers de la mort.
"Les fils d'Israël eurent grand peur et crièrent vers le Seigneur. Moïse dit au peuple : «n'ayez pas peur, tenez bon !» Moïse étendit la main sur la mer. Le Seigneur refoula la mer toute la nuit par un vent d'est puissant et il mit la mer à sec." (Ex 14, 10a.13a.21)
Voilà que la mer s'écarte. Certainement pas des murailles de chaque côté, comme l'exagération épique du souvenir l'évoquera plus tard. Ils traversent. Certainement pas à pied sec mais dans la boue et la vase. L'important est ailleurs : dans un geste digne de la création, Dieu a écarté les eaux et fait surgir un chemin. Les hébreux, à la suite de Moïse, traversent les eaux de la mort et, à la suite de Dieu, construisent une vie nouvelle. Les égyptiens, eux, restent prisonniers de la mer, et de la mort. Et dans une page sublime, un rabbin des derniers siècles précédant Jésus imagine Dieu pleurant ses enfants égyptiens morts de leur aveuglement.
Jésus, nouveau Moïse, suivra le même chemin. Il affrontera les puissances du mal jusqu'au bout. Il ne refusera pas d'être plongé dans les eaux de la mort. Lui aussi, avec le Père, traversera la mort. Et de l'autre côté de la mort, il y a la vie.
Le baptisé emprunte ce même chemin, inauguré par Jésus, par Dieu lui-même. L'eau du baptême, dans laquelle il est plongé véritablement - quel beau geste que celui de l'immersion ! - est bien l'eau de la mort dans laquelle il accompagne le Christ. Et de l'autre côté de la mort, il découvre la vie des enfants de Dieu. Sortant du bain, il est ressuscité ! Il peut alors découvrir la source d'eau vive promise à la samaritaine, le fleuve jailli du seuil du temple qui régénère à la vie même de Dieu, qui fait vivre la Jérusalem céleste, cadeau de Dieu descendu chez les hommes, dans laquelle il n'y a plus de mer, puisque les puissances du mal ont maintenant disparu :
"Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu et la mer n'est plus. Et la cité sainte, la Jérusalem nouvelle, je la vis qui descendait du ciel, d'auprès de Dieu... «A celui qui a soif, je donnerai de la source d'eau vive, gratuitement.»" (Ap 21, 1-2a.6c)
Toute cette symbolique n'est pas toujours sensible dans la célébration d'un baptême. Les symboles y foisonnent, tous ne sont pas forcément faciles à comprendre. Et cette traversée de l'eau n'est sans doute pas particulièrement évidente quand un geste étriqué la réduit à verser sur le front d'un bébé à l'aide d'un petit coquillage quelques gouttes d'eau puisées dans une petite coupe posée sur une petite table. Mais si le geste manque souvent d'ampleur, il est parfois accompagné, notamment au cours de la Veillée Pascale, d'une prière de bénédiction qui rassemble en un saisissant raccourci les eaux de l'abîme, celles du déluge et celles du Jourdain.
Ainsi l'eau de l'abîme elle-même, symbole de la présence du mal dans la création, devient source de vie, sanctifiée par l'Esprit. La mort porte en elle le germe de la vie... La source de vie jaillie du temple n'est pas un torrent fougueux ; ce n'est plus le sang de l'agneau sacrifié mêlé à l'eau de la purification qui coule du rocher de Sion par toutes ses fissures. Elle ne viendra plus d'une construction en pierre mais du corps mort de l'Homme-Dieu, nouvel Agneau pascal, nouveau temple. La voilà, l'eau du "Vidi aquam"... La mort du Christ devient le discret déluge dont l'eau donnera la vie... pour de bon !
Clapotis d'un étang sous la brise, calme miroir qui reflète l'âme des sapins, tourbillons d'un torrent, flots noirs d'un fleuve sous la lune, écume des vagues d'une marée d'équinoxe, gouttelettes irisées jaillies d'une cascade, tornades et typhons, horizons infinis de l'océan ou filet d'eau coulant d'une fontaine, tous ces visages de l'eau nous révèlent que toute vie traversera le chaos et le néant pour découvrir, au-delà de la mort, la source de vie éternelle.
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