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L'eau, vie ou mort ? (1)
L'eau pour la vie

Le mot "eau" revient 664 fois dans la Bible. Dès la première page, dès les premiers mots, l'eau est présente et déjà elle pose question : "Lorsque Dieu commença la création du ciel et de la terre, la terre était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l'abîme ; le souffle de Dieu planait à la surface des eaux." (Gn 1,1)
Ces eaux ne doivent pas être source de vie, sinon la vie aurait existé avant la création et en dehors de Dieu. Elles doivent même avoir quelque chose d'un peu maléfique puisque le texte évoque la ténèbre à la surface de l'abîme. Ces eaux sont néant et vide insondable.
C'est bien évident qu'elles ne sont pas source de vie puisque quelques versets après, tout le geste de création de Dieu consiste à mettre de l'ordre dans le chaos. Il sépare la lumière des ténèbres, puis les eaux d'en haut et celles d'en bas et enfin il écarte celles d'en bas pour faire apparaître le sec où naîtra la vie, celle des animaux puis celle de l'homme :
"Dieu dit : «qu'il y ait un firmament au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux d'avec les eaux.»" (Gn 1,6)
"Dieu dit : «Que les eaux inférieures au ciel s'amassent en un seul lieu et que le continent paraisse.»"(Gn 1,9)

Les eaux d'en bas sont refoulées aux marches du monde. Elles sont le résidu du chaos, du "tohu-bohu", du monde inorganisé, elles sont l'irrécupérable d'avant la création, le refuge des puissances du mal, l'absence de Dieu. Quant à celles d'en haut, elles vont carrément devenir signe de mort quand leurs vannes s'ouvriront sur le déluge qui détruira toute vie et ramènera le monde à l'état de chaos :
"Ce jour-là, tous les réservoirs du grand Abîme furent rompus et les ouvertures du ciel furent béantes. La pluie se déversa sur la terre..." (Gn 6, 11b-12a)

L'eau qui fait vivre
Et pourtant, l'eau n'est pas maléfique partout dans la Bible. Dans le deuxième récit de création qui constitue le deuxième chapitre de la Genèse, chronologiquement le plus ancien, la terre se trouve irriguée par un flux de vie qui se partage en quatre fleuves dans lesquels on a voulu voir les grands fleuves de l'orient (Nil, Tigre, Euphrate, et même Indus) sans vraiment convaincre. Mais cette eau-ci est une eau de vie :
"Un flux montait de la terre et irriguait toute la surface du sol... Un fleuve sortait d'Eden pour irriguer le jardin ; de là il se partageait pour former quatre bras." (Gn 2, 6.10)
De quel côté allons-nous retrouver l'eau du baptême ? Des deux.
Nous sommes tellement habitués à voir l'eau couler de nos robinets que nous avons du mal à imaginer à quel point ailleurs dans le temps et dans l'espace elle puisse être si précieuse. Dans le Sahel de cette fin du 20ème siècle, une goutte d'eau est un trésor. La terre aride de la saison sèche se transforme en forêt luxuriante en quelques jours d'une saison des pluies attendue comme une bénédiction et comme une résurrection. Mais le retour de la saison sèche est aussi une lente descente vers l'aridité, la sécheresse et la mort. Dans la Judée des siècles qui ont précédé Jésus, on sait ainsi distinguer l'eau de la vie et l'eau de la mort.
Dans toutes les traditions, l'eau est symbole de vie. L'hindouisme présente le bain dans le Gange comme un acte de culte et l'eau du fleuve, fut-elle réduite à une boue infâme, comme un symbole sacré. Les indiens d'Amérique vénèrent des sources et des torrents. Et les juifs eux-mêmes imaginent des fleuves d'eau vive parce qu'ils mesurent la bénédiction que représente l'eau.
Ainsi le puits de Jacob, à Sykar, puits profond où la Samaritaine vient puiser encore et encore. Bénédiction pour Jacob, ses gens, ses troupeaux et ses descendants que cette rivière souterraine coulant sous des roches dures qu'il s'est obstiné à percer... Et pourtant l'eau, si précieuse et si difficile à obtenir, laisse encore sur sa soif. Signe de vie, mais une vie toujours provisoire.
Ainsi le prophète Ezékiel imagine la pureté retrouvée du peuple :
"Je ferai sur vous une aspersion d'eau pure et vous serez purs." (Ez 36, 25a)
Ainsi le torrent qui se jette dans la mer Morte, descendant du Temple même de Jérusalem, connu sous le nom de Guihon, un des fleuves qui irrigue Eden, et qui féconde un peu de ses rives trop salées pour abriter la vie et qui fait rêver Ezékiel et donne un chant autrefois traditionnel du temps de Pâques :
"Vidi aquam egredientem de templo..."
"J'ai vu jaillir du seuil du temple une source d'eau vive. Où passe son torrent la vie renaîtra..."

Mais pourtant ce ruisseau n'est pas le fleuve abondant qu'Ezékiel ne peut traverser qu'à la nage et qui devait rendre la vie à toute la mer Morte...
Ainsi encore on pense au Jourdain lui-même, qui féconde une étroite vallée peuplée d'oasis entre les neiges de l'Hermon et la mer Morte...
Les auteurs de la Bible ne pouvaient le deviner : l'eau est le constituant principal de la nature. Le corps humain est composé aux trois quarts d'eau. Une méduse en contient même 95 %. Péguy avait raison, l'eau, c'est la vie.
Mais trop, c'est trop : l'eau est aussi un milieu inhospitalier, un milieu où l'homme ne peut pas vivre...
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