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Comme les Mages...

C'était une chanson de ma jeunesse : "Comme les rois Mages en Galilée..." Joli si on aime, historiquement discutable (encore que certains voudraient bien placer la naissance de Jésus à Bethléem en Galilée plutôt qu'en Judée : je n'entrerai pas dans cette controverse pour spécialistes ou pour journaux à sensation). Que pouvons-nous dire des "rois" mages ?

> 1ère précaution : ne jamais prendre un passage d'évangile, quel qu'il soit, au pied de la lettre ni comme le reportage fidèle d'un fait qui se serait déroulé exactement tel quel. Les évangiles n'ont pas été écrits pour ça.
> 2ème précaution : la visite des mages (Mt 2, 1-12) est un texte tardif (l'évangile date au mieux de la fin des années 70, peut-être vers 80 ; les 2 premiers chapitres sont un ajout encore ultérieur)
> 3ème précaution : ce passage est propre à Matthieu, ce qui signifie qu'il est probablement inconnu ou négligé des premières années de l'Eglise :
- soit c'est une composition de l'évangéliste, basée ou non sur un fait réel qu'il amplifie
- soit le fait a été jugé sans intérêt par les premières générations chrétiennes et oublié
> 4ème précaution : il faut donc lire le texte de manière purement symbolique, les détails n'ayant pas pour but d'illustrer le récit pour le rendre plus vivant ou enraciner sa véracité dans l'histoire, mais de servir le symbole et par là de donner une leçon catéchétique.
> 5ème précaution : ce texte a été abondamment repris et exploité soit par le folklore, soit par la "petite" histoire, ce qui a conduit à approfondir certains éléments du symbole, mais parfois au-delà de leur signification initiale, ou au contraire à les masquer ou à les détourner.

Les mages, qui sont-ils ?
Le terme grec magos (pluriel magoï) est vague. Il désigne toute personne détentrice d'une connaissance ou d'un pouvoir secret ou ésotérique, lié à une divinité. Les mages peuvent être aussi bien des magiciens (c'est le même mot), des savants, des astronomes, des astrologues.
Ils venaient d'Orient, c’est-à-dire de Mésopotamie. Du même endroit ? comment se sont-ils rencontrés ? Nul ne le sait et c'est sans véritable intérêt : danger de rejoindre les traditions plus folkloriques qu'évangéliques selon lesquelles ils représenteraient les trois races et donc l'universalité du salut (à ce stade de l'évangile, nous n'en sommes pas encore là).
Ils étaient au moins deux (pluriel dans le texte) ; comme il y a trois cadeaux, on a supposé qu'ils étaient trois.
La légende en a fait des rois, pour renforcer leur geste d'adoration devant l'enfant-roi : ce n'est pas une volonté de l'évangéliste mais une exagération qui, si elle est symboliquement intéressante, n'est pas fidèle au texte.

Pourquoi sont-ils partis ?
Ils ont observé un phénomène astronomique pas forcément spectaculaire (ça n'a aucun sens ni aucun intérêt de chercher quelle comète, supernova ou conjonction de planètes ont pu avoir lieu cette époque : il y en a eu (les astronomes en font foi), mais pas dans les années supposées de l'événement). Pour les astrologues, des dispositions d'astres avaient une signification (ça n'a pas changé : Vénus dans la Balance ou autres) qui déterminait des horoscopes ou des prévisions ; elles étaient regroupées dans des livres dont on a retrouvé des traces. On peut donc admettre que ces astrologues curieux ou impressionnés par la prédiction qu'ils ont trouvée se soient mis en route pour la vérifier. A noter que l'étoile qu'ils ont vue se lever était à l'Orient : l'est, le lieu où le soleil se lève, est symbole du bien, de la vie.
Attention, à partir de là, tout devient symbolique et chargé de sens "au second degré". Mais il est absurde de vouloir classer l'événement dans les deux catégories étroites "légende" (ce qui serait péjoratif, en supposant que c'est pure invention à la limite du malhonnête) ou "réalité" (ce qui supposerait que tout est vrai). Entre les deux, il y a beaucoup de place, pour le symbole et pour le rêve.

L'étoile
Elle n'est pas un phénomène astronomique. Il est faux de prétendre que si une nouvelle étoile apparaît, on ne la remarque pas : nous, oui, pas les astronomes et les astrologues, même ceux de l'antiquité, qui avaient des cartes célestes extrêmement précises. La question "pourquoi seuls ces trois mages ont-ils bougé ?" est parfaitement pertinente : s'il y avait eu un phénomène astronomique spectaculaire d'interprétation certaine, merveilleuse ou inquiétante, on en reparlerait dans d'autres circonstances. C'est le signe d'un non-événement et d'un récit symbolique. C'est le levant qui s'illumine d'une lumière nouvelle.

Les cadeaux
Ils sont entièrement symboliques. Ils disent la royauté (l'or), la divinité (l'encens) et l'humanité (la myrrhe). Ils ont évidemment une signification individuelle, mais ils sont importants dans leur rapprochement en Jésus.

L'adoration
C'est l'aboutissement ultime, la réponse du croyant. A ne donner qu'après avoir suivi le cheminement des mages...

La signification symbolique du passage :
L'histoire des "enfants d'Israël" a été troublée.
> Le peuple n'a pas l'homogénéité et la cohésion que la bible voudrait faire croire. Les origines sont multiples et parfois vexantes (Abraham vient de Mésopotamie, sa famille est païenne...), les traditions sont disparates ; celle de l'esclavage et de la sortie d'Egypte, propre à la tribu dominante, finit par s'imposer à tous.
> Politiquement, ce petit peuple n'a pas de poids. Il est ballotté entre les royaumes araméens, l'Egypte, l'Assyrie et Babylone. Jusqu'à la guerre contre Nabuchodonosor où il perd tout : richesses volées, élite intellectuelle déportée, il est en passe de perdre son âme. Les paysans restés sur place adoptent les cultes araméens et les fondent avec celui de Yahvé (la Samarie est le symbole de ce syncrétisme destructeur), les déportés se noient dans la masse et "s'intègrent" en perdant leur identité (certains s'y installeront et y feront fortune notamment dans le commerce, voir par exemple le livre de Tobie). C'est la pire des humiliations : le peuple de Dieu est soumis à d'autres dieux qui ont vaincu le sien. L'exil à Babylone est resté dans les mémoires comme un véritable traumatisme.
Les juifs ont toujours rêvé d'une impossible revanche. Matthieu, qui est de tradition juive est très marqué par la bible, et veut asseoir son évangile comme l'accomplissement de la tradition léguée par les ancêtres et comme la "revanche de Dieu" dont parlaient les prophètes. Alors il imagine que les "mages", les astrologues qui dominaient les élites de ce peuple et qui les avaient humiliés, viennent à leur tour faire allégeance au roi des juifs qui vient de naître. En ce sens, ils sont bien les ambassadeurs du paganisme attiré vers la vraie foi.
Mais l'évangéliste n'imagine pas une simple revanche primaire. L'itinéraire des mages devient chemin de conversion qui les amène à l'acte suprême de reconnaissance, qui n'est pas une simple offrande ni une humiliation, mais une adoration.

Les mages ont vu "une étoile se lever à l'horizon". Ça leur arrivait tous les jours. Mais celle là vient planter au fond des cœurs le doute sur le vide de la vie qu'ils menaient : richesses et certitudes, honneurs et vénération, rien de tout cela ne fait grandir l'homme. Ils découvrent la pauvreté face à l'absence d'idéal. Ils se mettent en route. Ils chercheront, ils ne savent pas trop quoi. Le roi des juifs qui vient de naître, un prétexte ou une espérance ?
Une étoile les guide. Une étoile ou toutes les étoiles. Elles sont le signe de la grandeur du Créateur. Elles sont un appel de l'infini, une invitation au dépassement, un fascinant défi. Mais la route, c'est celle de Jérusalem : celle du roi des juifs qui vient de naître, logiquement.
Ils arrivent à Jérusalem, symbole de la fausse route. Le GR si bien balisé s'arrête ici dans la peur, l'incompréhension. Le roi n'est au courant de rien, il est inquiet, on s'en doute. Tout Jérusalem avec lui, c'est plus étonnant pour un peuple qui s'est simplement encroûté dans une attente du messie sans fin et sans résultat. Il n'attend plus rien que la paix et la tranquillité. Il a perdu le dynamisme de l'exode. Il est malade de son confort pourtant limité et de ses pantoufles sans liberté et sans idéal.
Il y a ceux qui savent. Mais ils n'attendent plus, ils n'espèrent plus, ils n'y croient plus. Les mages, les astrologues mécréants, sont les seuls à tenter le défi de l'impossible : ils repartent à l'aventure. L'étoile ? Elle n'est pas dans le ciel, elle est dans le cœur, c'est la voix de la confiance : "avance au large !"
Les mages ont franchi le pas : ils ont trouvé le roi des juifs qui vient de naître. Il est surtout né dans leur cœur, il sera leur dynamisme, leur force, leur sagesse. Le peuple de la promesse s'est englué dans une impossible attente et n'a pas su découvrir celui qu'ils appelaient. Il y a là une évidente pointe polémique de l'évangéliste contre le judaïsme, devenu virulent contre les chrétiens à l'époque de la rédaction du texte : le monde connaîtra le Christ avant ceux à qui il a été promis.
Ceux qui l'ont trouvé reconnaissent da dignité royale et divine, indissolublement liée à son humanité. Ils lui offrent les présents qui sont le signe de leur adhésion personnelle et l'adoration qui est le signe qu'ils attendent tout de lui, vrai présent de Dieu fait à l'humanité. Ils sont l'homme, tout l'homme, tout homme, ils sont l'humanité... ce petit reste d'humanité capable de franchir la peur pour découvrir la vie. Devant le paradoxe d'une royauté si pauvre et si menacée par l'incompréhension, la méchanceté ou l'oubli, ils en sont "bouche-bée" : c'est le sens du mot adoration (latin ad-orare = adorer ; de os = la bouche : comme mettre le doigt sur la bouche pour se taire). Adorer, c'est, dans l'offrande de soi, se laisser envahir par le paradoxe de Dieu devenu homme pour ouvrir notre cœur à sa divinité ; il n'y a plus rien à dire, c'est Dieu qui parle. Les mages sont arrivés au bout du chemin de conversion, c'est la revanche de Dieu : ceux qui autrefois avaient humilié son peuple sont arrivés non pas à s'humilier devant lui, mais à entrer dans le projet de l'amour.

Et avec les enfants ? Tout sauf un cours de théologie ! Mais il y a dans cette réflexion nombre de points qui peuvent être extraits et donner à lieu à discussion : un petit peu suivant les enfants, vous les connaissez mieux que moi !
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