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Les pages qui suivent sont inspirées d'un article publié en 2000 dans "Préludes", revue de l'Association Nationale de Formation des Organistes Liturgiques (ANFOL), à laquelle j'ai l'honneur de collaborer.
Face à nos peurs : Viens, Seigneur !
Espérance chrétienne contre Halloween...
"Nous proclamons ta mort, Seigneur Jésus,
Nous célébrons ta résurrection,
Nous attendons ta venue dans la gloire !"
Au cours de chaque messe, nous proclamons ces paroles, sous cette forme ou sous une variante. Notre liturgie - notre action sacrée - s'enracine dans le passé, prend corps dans le présent, tout entière tendue vers l'avenir. Elle fait mémoire non pas d'un souvenir émouvant mais de ce qui la fait vivre : la mort et la résurrection de Jésus. La liturgie est tout entière orientée vers la vie, dans la joie. Tout le contraire d'Halloween et de son folklore malsain...
Drôles de têtes ?
Qu'on apprécie ou pas ses chansons, tout le monde connaît Raymond Fau. Au cours d'une de ses veillées, il venait de faire chanter une chanson du folklore angevin, légère et amusante, qui avait amené des sourires sur tous les visages. Et il concluait avec humour : "si on veut faire rire les chrétiens, voilà ce qu'il faut chanter ; tout à l'heure, en chantant «Toute ma vie, je chanterai ton nom», vous aviez d'autres têtes !"
Je revois des homélies que j'ai eu le bonheur de faire et qui ont été des moments de rigolade, non pas parce que j'aurais fait un sketch comique, mais parce que la parole de Dieu peut se dire dans la joie et le rire sans la déprécier.
Quand je distribue la communion, les têtes de mes frères chrétiens me font peur : de la gravité ou du sérieux, d'accord, mais à ce point ! Pour justifier cette austérité constipée, une chrétienne pourtant engagée m'a dit tout récemment : "mais dans la messe, rien ne nous motive à être joyeux !"
Alors là !
Un saint triste est un triste saint
Je crains fort que beaucoup de chrétiens en soient restés là. Le dolorisme a dominé tout le moyen-âge chrétien, on ne guérit pas facilement de siècles d'angoisse. Et il faut bien reconnaître que durant ces siècles, l'Eglise a pratiqué la pastorale de la peur pour régner sur les consciences. Dans mon enfance (et ce n'était pas au moyen-âge), j'avais été très troublé par une représentation symbolique affichée dans un couloir d'une église de pèlerinage alsacienne : elle représentait la masse des hommes qui se partageait en un tout petit groupe qui suivait le sentier escarpé qui mène au paradis (et dont certains tombaient) et une foule qui suivait une autoroute dont l'issue - si j'ose dire - était la gueule béante de l'enfer d'où sortaient des flammes et des diablotins. Pire, des anges venaient sélectionner dans la foule des morts prématurées, et des trappes s'ouvraient sous les pas de certains pour les engloutir directement dans les flammes. Si telle est l'image de notre espérance, nous vivons un christianisme affligeant qui justifie aussi bien les faces de carême que les errements de ceux qui n'y trouvent plus leur compte et se tournent vers le new âge, l'ésotérisme, voire le paganisme dont Halloween est la nouveauté la plus dangereuse.
Un saint triste est un triste saint. Le Christ nous invite à une foi exigeante mais épanouissante. L'espérance de l'homme, c'est le bonheur. Et c'est le projet de Dieu sur chacun, sur cette terre et pour l'éternité.
Pas bien méchant ?
Halloween est un de ces retours du paganisme, d'autant plus dangereux qu'il est dissimulé sous une apparence festive anodine et enfantine. Il semble que son nom s'apparente à celui de la Toussaint, mais son origine en est fondamentalement différente : il s'agit du culte des morts dans ce qu'il a de plus pervers. Au train où vont les choses, la Toussaint, déjà largement éclipsée (avec la complicité de l'Eglise) par le jour des morts qui la suit et la phagocyte va se trouver menacée devant elle par cette fête païenne. Le culte et la peur des morts étouffent l'appel à la sainteté... L'expression "un temps de Toussaint" pour désigner un ciel gris, bas et cafardeux, en est significative. Et d'ici quelque temps, on pourrait bien déplacer le jour férié du 1er novembre au 31 octobre pour permettre à nos chers petits de s'éclater et de se livrer à leurs fantaisies citrouillesques, et on parlera de vacances de Halloween... Avec la complicité inconsciente d'éducateurs qui ne savent plus comment occuper les enfants et pour qui cette nouvelle vague celtique tombe à point1. Danger ! Le christianisme nous propose bien autre chose ! Et pas seulement un jour par an.
"Tu as du prix pour moi"
Cette phrase est tirée du livre d'Isaïe. Elle exprime un aspect fondamental du christianisme : chaque homme, chaque femme est unique, génial, irremplaçable. Nous ne sommes pas des éléments interchangeables, des émanations d'une énergie cosmique, des esprits errants de corps en corps. Chacun est une personne unique. Et pas seulement pour cette vie. Notre destin est personnel à travers l'éternité. Il est de ressusciter, d'épanouir notre vie dans l'amour. Dieu nous libère de la peur. Mais c'est plus facile à dire qu'à faire. Les psy diront mieux que moi tout ce que l'esprit humain recèle d'angoisses plus ou moins enfouies et peut-être nécessaires au dynamisme de notre vie.
Le courage...
Quand j'étais petit, j'étais plutôt trouillard, ni audacieux, ni téméraire et encore moins casse-cou. J'enviais alors ceux qui donnaient l'impression de n'avoir jamais peur. Pour devenir un homme, j'ai bien dû finir par apprivoiser mes peurs et par comprendre que le courage n'est pas le contraire de la peur. Nous l'avons tous compris, sans doute. Il reste au fond du cur de chacun des peurs de toutes sortes. La pire étant qu'elles se réveillent ! La peur de la mort est une parmi d'autres. Comment réagir ? Les accepter, les regarder en face. Dieu nous donne un regard d'espérance qui ne nie pas les peurs mais nous permet d'en guérir, de les apprivoiser, d'en faire un moteur de progrès. Halloween fait le contraire. Elle nargue la mort de loin, à la manière d'un roquet qui essaie de tenir le danger à distance. En la tournant en dérision, on ne la guérit pas, on l'enfouit plus profondément, et au lieu de dédramatiser, on se contente de nier l'objet de notre peur, comme s'il n'était pas sérieux.
Changer de regard pour célébrer la vie
Au lieu de cette mascarade païenne qui regarde la mort avec peur et les morts comme des dangers potentiels dont il faut se protéger, fût-ce par la dérision, la foi chrétienne nous propose le regard de la vie.
Je vous propose un petit parcours à travers les nombreuses occasions que la liturgie nous propose pour cela, à travers la messe et à travers l'année.
La célébration de la messe
Elle est déjà en elle-même célébration de la vie. La Parole proclamée n'est pas un souvenir du passé, un livre de conseils ou de préceptes, elle est l'humanité du Dieu incarné. Le testament de Jésus, nous le trouvons certes avant sa mort dans le lavement des pieds et dans l'affirmation de son unité avec le Père ("Qui m'a vu a vu le Père (...) Le Père et moi nous sommes Un"). Nous le trouvons peut-être plus encore dans la dynamique des dernières lignes de Matthieu, tout entières tourné vers l'avenir :
"Et moi, je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la fin du monde."
(Mt 28, 20b)
Jésus a vaincu la mort, sa victoire nous entraîne avec lui :
"Puisque nous croyons que Jésus est mort et qu'il est ressuscité, de même, ceux qui se sont endormis en Jésus, Dieu les emmènera avec lui."
(1Th 4, 14)
Le livre de l'Apocalypse, tout entier tourné vers la vision d'une vie nouvelle et de la mort vaincue renferme 19 fois le mot "mort" et 25 fois le mot "vie" : l'équilibre exprime cette idée que la vie n'est pas un état ou une idée abstraite, mais le dernier mot de Dieu sur la mort.
Le sacrement de l'eucharistie lui aussi exprime cette victoire. L'anamnèse de la prière eucharistique en est à chaque messe l'affirmation : "Nous proclamons ta mort, nous célébrons ta résurrection, nous attendons ta venue dans la gloire." Elle introduit aussi l'idée d'un mouvement cyclique : tu es venu - tu reviendras. La venue du Christ est en elle-même source d'espérance dans son retour aujourd'hui. La célébration de l'eucharistie est source de vie : pain pour notre vie quotidienne, prémisses de la vie éternelle.
Un jour, une semaine, un an...
Le cycle de l'année liturgique ne nous dit pas autre chose mais nos habitudes d'occidentaux nous ont parfois troublé le regard.
Ainsi pour nous, la journée débute avec le lever du soleil ; son coucher puis l'apparition de la nuit sont, notamment pour les enfants, occasion d'angoisse, voire de panique. Et nous terminons la journée comme nous craignons de terminer notre vie, dans l'inconscience et la nuit et la peur. Les juifs faisaient le contraire : la Genèse affirme comme un refrain à la Création "Il y eut un soir, il y eut un matin". C'est en nous endormant entre les mains de Dieu, en nous blottissant au creux de son amour que nous débutons la journée. Ce n'est pas un instant de mort mais l'affirmation d'une recréation quotidienne. Le jour revient sur la nuit et la vie se poursuit en Dieu. La réapparition du soir n'est pas porteuse d'angoisse : il est le moment du retour à Dieu.
Le cycle de la semaine juive commençait sur la création pour s'achever sur le sabbat, qui n'était pas simplement célébration du "repos de Dieu" mais évocation de la dynamique de l'histoire humaine comme poursuite de l'acte créateur. Elle s'achevait sur une espèce de point d'orgue où naissait la semaine suivante. La semaine chrétienne avait adopté le principe inverse : Jésus est ressuscité le lendemain du sabbat, "le premier jour de la semaine" (Mt 28, la ; Lc 24, la ; Jn 20, la). La semaine chrétienne commencera donc le dimanche et toute notre activité trouvera son origine dans l'instant de la résurrection. Nous avons perdu cette habitude : le dimanche est redevenu fin de semaine, "week-end", et le petit matin de Pâques, aurore de résurrection et source de vie, n'est plus que repos du guerrier et grasse matinée.
Or le dimanche lui-même est affirmation de résurrection. Chaque messe dominicale est messe de Pâques, même au cur du carême. Chaque fois que nous nous y retrouvons, c'est pour proclamer que la vie est plus forte que la mort, parce que Jésus est passé de la mort à la vie, et parce que nous croyons qu'il nous entraîne dans ce mouvement irrésistible : telle est notre foi, elle s'appelle l'espérance. Tout le contraire d'Halloween.
L'année liturgique
Il fut un temps où l'année civile commençait au printemps. Les farces du 1er avril en sont le souvenir. Encore un moyen de dire que notre vie ne trouve pas son origine dans notre naissance, mais dans la résurrection du Christ, source de toute vie, à travers l'espace et le temps. Maintenant, l'année civile commence arbitrairement en hiver, et nous calquons l'année liturgique sur la vie terrestre du Christ et ce n'est peut-être pas une si bonne idée : Pâques n'est pas l'aboutissement et pas seulement le sommet, il est la source.
Nous venons de le voir : toute l'année liturgique, dimanche après dimanche, est célébration de la résurrection, de la vie triomphante. Mais il y a dans l'année plus qu'un simple cycle répétitif. Il y a un double mouvement, qui comporte des points culminants.
Le premier mouvement évoque celui de la vie naturelle : naissance, croissance, mûrissement, vieillissement, mort. C'est le mouvement de la nature, c'est aussi, d'une certaine manière, celui de la vie humaine. Dans la nature, il obéit au rythme des saisons : éclosion, bourgeonnement, germination au printemps ; maturation, récolte, moisson en été ; semailles en automne ; repos et attente en hiver. On s'explique bien le verset du psalmiste
"Ceux qui sèment dans les larmes
moissonnent en chantant"
Ps 126, 5
Car il faut du courage pour garder intacte la réserve qui va être semée quand les provisions s'épuisent et que la faim gagne. Les graines seront enfouies, apparemment perdues. Il faut que le grain de blé meure pour porter beaucoup de fruit.
La vie de l'homme connaît la même histoire. Mais s'il est déjà angoissant de perdre le grain en terre, c'est bien pire quand le grain, c'est nous ! Halloween et beaucoup de courants modernes cherchent à nier la mort. Aseptisée, cachée dans les hôpitaux, elle nous échappe. La foi chrétienne la regarde en face : la vie du Christ en est l'exemple le plus frappant. Aussi, pour notre espérance, ce n'est pas la vie terrestre qui est déterminante, mais notre foi : c'est à Pâques que tout commence, et tout au long de l'année liturgique, nous fêtons la chronique de la mort vaincue. Et c'est ce qui détermine le deuxième mouvement. A Pentecôte, l'irruption de l'Esprit fait éclater les tombeaux où nous enferment nos morts terrestres et nous lance à l'aventure de l'impossible espérance. A la Toussaint, nous fêtons non pas le souvenir de nos morts, mais la sainteté acceptée et vécue jusque dans le plus banal du quotidien : fête pascale, fête de la pâque de chaque humain, de la vie de Dieu plus forte que la mort. La fête du Christ, roi de l'univers, n'est pas du triomphalisme, mais l'affirmation que le pouvoir royal du Christ est promesse de vie pour l'univers entier. L'Avent n'est pas avant tout l'attente de la venue du Christ, puisqu'elle est déjà réalisée, mais notre propre cheminement vers la naissance au fond de nous de la vie divine, offerte et toujours renouvelée. Noël n'est pas le début d'un cheminement calqué sur la vie de Jésus, mais l'affirmation que sa vie peut prendre et reprendre naissance en nous, nous renouveler et faire de nous, dès cette vie, des ressuscités : Noël est la première fête pascale de l'année liturgique... L'Epiphanie en est la révélation à l'univers entier : la vie de Dieu est offerte sans frontières ! Enfin le temps de carême n'est pas une pénitence, une purification qui nous donnerait droit à la résurrection, mais un temps où nous réapprenons la nécessaire désappropriation de nous-mêmes qui nous remet en face du ressuscité. Un cheminement de joie, qui prend sa source et son épanouissement dans la vie plus forte que la mort ! Un chemin de sainteté, tout simplement...
Jour après jour, semaine après semaine, chaque dimanche, à chaque fête de saint, la liturgie nous offre ce chemin pour guérir de nos peurs, c'est-à-dire pour accrocher notre vie, même aux moments difficiles, à l'espérance dans le maître de la vie qui nous l'offre en plénitude ! C'est moins folklorique et moins amusant, peut-être, mais autrement plus fécond qu'une citrouille et une bougie...
1 Le chiffre d'affaires de l'entreprise qui a introduit Halloween en France est passé de 2 000 000 F en 1997 à 69 000 000 F en 1999 ; Halloween représente un budget commercial de 200 000 000 F, 15 % des sommes consacrées à la fête sur l'année 1999.
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